Le rugby français en pleine crise d’adolescence*
Posté le 20.02.2012 dans Analyses, Débats par Ludovic Ninet / Lu 1 644 foisÇa tire, ça colère, ça se défausse. Ça accuse, ça compte. Ça parlemente. Ça grandit, sans bien s’en rendre compte. Sans grande maîtrise, surtout. Comme s’il fallait forcément des situations de crise pour faire un pas de plus vers l’avant. Mais vers quoi, exactement ? Vers toujours plus d’enjeux.
Par toutes les crises qui s’y expriment et s’enchevêtrent, cet hiver 2012 cristallise l’essor tous azimuts du rugby professionnel (français). Pas une crise dépressive comme celle qui, à l’extérieur, secoue la société civile, non, aussi anachronique que cela puisse paraître, une crise de croissance. L’adolescent rugby pro, même pas dix-sept ans, est turbulent, grandit vite, sans tête, en tirant dans un sens et dans un autre dans la plus magistrale danse de Saint Guy, affolé par tous les intérêts particuliers qui s’y expriment. Mince, le rugby est pourtant un sport éminemment collectif.
Il y a Boudjellal qui hurle contre l’arbitrage et les petits arrangements entre amis. Il y a Goze et d’autres qui voudraient un championnat à seize clubs pour s’assurer plus de recettes. Il y a ces trois promoteurs d’une annulation foireuse, Comité des Six Nations, Fédération Française de Rugby et France Télévisions, qui se renvoient honteusement la balle. Il y a ces entraineurs virés par pelletées et ces présidents impatients. Il y a Lorenzetti accusant les journalistes d’être attirés par l’odeur du sang, lui qui aiguise habituellement leur appétit avec ses grands projets. Il y a, derrière cette succession de troubles, des enjeux de vie et de survie, financière souvent, purement sportive trop rarement. Il y a, face à tout cela, des médias trop passifs*, qui interrogent peu le fondement et l’impact de ces crises, des institutions encore plus immobiles qui ne proposent aucune vision forte et unanime d’un lendemain clair et lisible pour tous, des acteurs incroyablement muets (sauf dans le cas du Racing, saluons-les) qui, sous couvert d’un lien hiérarchique employeur-employé à leur désavantage, ne prennent jamais position. Comme j’aimerais, un jour, entendre les joueurs, par l’intermédiaire de leur syndicat ou pas, s’opposer aux cadences infernales qu’on leur impose…
Le calendrier est une folie. Le JIFF est une mascarade : les jeunes nourrissent les effectifs mais pas suffisamment les feuilles de match. Le salary-cap est une mesurette facilement contournable : masse salariale brute hors charges patronales plafonnées à 8,57 millions d’euros ! Une blague quand on lit que François Steyn, par exemple, a signé pour 840.000 euros nets par saison, disons 1 million avec les charges salariales. A lui seul, il représenterait plus de 10% d’une masse salariale globale de 32 contrats pros ? Trop de rémunérations connexes au salaire de base sont possibles. Le salaire moyen augmente sans cesse (plus de 13.000 euros bruts mensuels cette saison), le budget moyen aussi (17,89 millions d’euros cette saison), des clubs tirent la langue, on voit Brive, comme Bourgoin avant lui, sur une pente dangereusement savonneuse mais quel avenir pour ce club qui a refusé la fusion avec Limoges et court après ses abonnés pour augmenter ses recettes au guichet… avec six défaites en dix matches à domicile cette saison.
Il manque une vision pour remettre le sport au centre, pour refaire de la production qualitative (et non quantitative) du spectacle sportif le cœur du développement, comme l’ont compris, chacun de leur côté, Montpellier, Toulouse ou Clermont. Les assises du rugby français souhaitées par le président de la FFR Pierre Camou, et programmées au printemps, apporteront-elles une réponse ? Il manque un homme porteur de cette vision, capable de ranger dans son sillage tous les intérêts divergents. Pour redonner un sens à cette croissance empirique. Un sens autre que celui qui, malheureusement, ressort actuellement, exprimé avec clarté par John Plumtree, entraineur néo-z des Sharks de Durban, cité samedi dans L’Equipe Mag par Karim Ben-Ismail. Interrogé sur la formule désormais à rallonge d’un Super 15 lui aussi en quête de dollars, le coach de Fred Michalak répond : « C’est n’importe quoi. Ce n’est bon ni pour les joueurs ni pour l’équipe. Mais, visiblement, ça rapporte de l’argent… »
* Post Scriptum de 15h43 : j’ouvre le Midol et découvre le “dossier” sur le rugby pro fou et, surtout, le titre du papier éclairage de Nicolas Zanardi, le même que celui du présent article ! Comme quoi, tout indépendant qu’on soit, on reste formaté !!! Je profite de ce PS pour préciser que la presse écrite, au travers du Midi Olympique et de L’Equipe, reste tout de même le média le plus critique, contrairement aux principaux diffuseurs télé notamment ou aux nombreuse radios qui s’en tiennent à couvrir l’événement. Je précise ma pensée : les médias, en donnant la parole à plus d’interlocuteurs eux-mêmes critiques, en s’interrogeant plus régulièrement et non uniquement lorsque l’actu les y oblige, devraient peser beaucoup plus lourd dans les débats et même les initier.
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Commentaires ( 5 )
philbf a laissé un commentaire le 20 fév 2012 à 22:45 - -bonsoir,
Ludovic ton article est intéressant, mais il manque quelque chose. Je crois que le diagnostic n’est pas mauvais, et franchement oui, on est d’accord (d’ailleurs pas de contradicteurs jusqu’ici…), mais va jusqu’au bout pour le remède! tu dis “il manque une vison”, “il manque un homme porteur de cette vision”…alors, même si tu y vas par étapes, précise, suggère…on a l’impression que tu penses à qq’un qui pourrait être porteur…mais peut-être est ce un peu tôt? as you like…
Milouse a laissé un commentaire le 20 fév 2012 à 22:49 - -Je pense que trop de présidents de club négligent l’importance qu’a l’équipe de France dans l’image de leur sport, et donc dans le nombre d’entrées au stade. Une équipe de France qui brillerait, et ils verraient le sport se développer, dans les clubs locaux avec les jeunes et dans leurs stades pour les matchs de pros. Malheureusement, c’et pour l’instant une culture nombriliste qui prévaut, et l’attitude récente des uns et des autres ne fait pas grand chose pour leur donner du crédit au près d’un plus large public.
Alors, si ils préfèrent rester entre initiés, grand bien leur fasse. Mais ils auront besoin de toujours plus de matchs pour s’enrichir.
Ludovic Ninet a laissé un commentaire le 21 fév 2012 à 09:00 - -@philbf : je ne vois malheureusement personne ! Il y a eu Serge Blanco, qui, à sa manière, a été la figure de proue du professionnalisme naissant. Mais depuis… C’est le grand vide !
Kou2tronche a laissé un commentaire le 21 fév 2012 à 10:24 - -@Ludo, petite lumière sur les rémunérations des joueurs. Si Steyn est à 840K€ par an nets, faut rajouter la même somme derrière pour: les charges sociales pour le salarié, les charges patronales et fiscales pour l’employeur. Peut-être un peu moins car sur certaines cotisations, ils sont aux maximum… Le salary cap, j’en ai un dans la boîte où je travaille (pour les commerciaux) et il reste “théorique” a bien des niveaux. je le contourne, le retourne et le découpe pour certains que l’on veut absolument garder ou faire venir. C’est de la grosse blague!
Le professionnalisme, mal nécessaire, s’accompagne de méthodes de professionnels, pas toujours fair play et des fois à la limite de la règle. Faudra qu’on s’y fasse, il n’y a pas que des mauvais côtés au sport business.
bony1 a laissé un commentaire le 21 fév 2012 à 15:54 - -J’ai lu une interview interessante du président de l’UBB, un détracteur posé et intelligent de la formule actuelle du top14, avec des propos mesurés et pas nombrilistes!
http://www.rugbyrama.fr/rugby/top-14/2011-2012/depasser-ses-interets_sto3159030/story.shtml











