Demi-finales Coupe d’Europe : Le défaut physique des clubs français (+ statistiques)

Posté le 02.05.2011 dans Analyses, Statistiques par Ludovic Ninet / Lu 2 353 fois

Deux clubs français engagés en demi-finales, deux clubs français battus, soit 0% de réussite dans le dernier carré, dans la jeune histoire de la Coupe d’Europe de rugby, on n’avait jamais vu ça. Il faut des premières à tout. Si Toulouse a fait honneur à son statut de Champion en titre en livrant une partie que seules les limites du rugby français lui ont fait lâcher, Perpignan s’est montré bien moins capable de remporter une partie qui lui a échappé de bout en bout.

Leinster (IRL) – Toulouse : 32-23

Les limites du rugby français ? Le manque d’habitude des séquences longues. Samedi à Dublin, le Leinster a principalement fait la différence sur trois séquences, dont deux parfaitement maîtrisées de 2 minutes ou plus qui amenèrent les deux essais irlandais.

La première dura 2’09, partit à 27’40, finit après 18 temps de jeu à 29’49 par l’essai de Jamie Heaslip consécutif à une séance de pilonnages de la ligne d’essai toulousaine.

La deuxième (qui suivait déjà une séquence d’1’25 ayant amené 3 points – 19-20) commença à 48’44 pour finir à 52’41 par le sprint du pilier gauche Cian Healy, après quatre turnovers (deux pour chaque équipe) ! Elle dura donc 3’57, ce qui est absolument énorme et particulièrement rare. Si cette séquence ne donna pas de points directement, elle entraina la seule mêlée avec introduction en leur faveur perdue par les Toulousains. Juste avant cette mêlée, le Leinster remplaça Healy et c’est le pilier gauche remplaçant Van der Merwe qui fit exploser Johnston. Encore 3 points pour les Irlandais (22-20). Les avants toulousains étaient certainement au bord de la rupture.

La troisième fut jouée dans la foulée, ou presque, et débuta à 56’53 par une mêlée Leinster à l’entrée des 22 toulousains et se termina 1’59 et 14 temps de jeu plus tard par l’essai de Brian O’Driscoll (29-20).

Touchés moralement et surtout physiquement par ces 20 premières minutes de la deuxième mi-temps, les Toulousains ont ensuite manqué de ressources pour revenir malgré de vraies intentions et quelques occasions. La lucidité et la capacité physique à accélérer leur fit alors défaut (ce ne fut pas le cas en face) et ce n’est pas si étonnant : le Top 14 ne les prépare pas à cette intensité-là. Il faut par ailleurs reconnaître la maîtrise du Leinster sur ces séquences, la capacité à conserver le ballon tout en accentuant la pression offensive sur chaque prise de balle ou chaque contact.

Deux longues séquences (supérieure ou égale à 1’30) sont à mettre à l’actif du Stade Toulousain. En première période lorsque Jean-Marc Doussain (quel potentiel) sauva une pénal’touche et relança. Les Toulousains remontèrent de leurs 22 aux 22 adverses en 8 temps de jeu dynamiques avec des relais de passes dans l’axe. L’action se solda par une mêlée à partir de laquelle se joua l’action d’essai menant au carton jaune de Brian O’Driscoll et à une pénalité de Skrela.

En fin de match (71’30 à 73’11, soit 1’41) lorsque, en plein sursaut, les Toulousains enchaînèrent dix phases de jeu dans les 22 irlandais jusqu’à ce que Jamie Heaslip leur arrache le ballon dans un ruck. Qu’il l’ait fait de manière licite ou non (voir plus bas), le fait qu’il ait pu le faire prouve de toute façon que le soutien était en retard et/ou inefficace du fait de la longueur de la séquence.

Sur ce match, les stats Opta nous apprennent que Servat (16) et Bouilhou (15) ont été les plus gros plaqueurs de la partie, devant Dusautoir (12 en 35 minutes !) et Skrela (12). Les hommes de Guy Novès ont plaqué 136 fois avec 91% d’efficacité, ce qui n’a pourtant pas suffi… On retrouve dans les joueurs ayant le plus gagné de terrain balle en main, et ce n’est pas un hasard, deux trois-quarts toulousains (Heymans 101 m et Clerc 49) et deux avants du Leinster (O’Brien 44 m, Healy 42). Toulouse a d’ailleurs gagné quasiment deux fois plus de terrain que le Leinster (479 m vs. 292), c’est dire l’efficacité clinique des joueurs entrainés par Joe Schmidt, l’ancien adjoint de Vern Cotter, qui se sont reposés avant tout sur la puissance de leurs avants (Heaslip et O’Brien ont joué le plus de ballons).

Au score, la différence se fait sur trois coups de pied de pénalité  (100%, 8/8 pour Sexton) et l’on a beaucoup entendu les Toulousains parler de leur indiscipline (Albacete, trois pénalités, dont deux en à portée de tir) mais on peut peut-être s’interroger sur la sévérité de M. Pearson sur le jeu au sol à l’égard des Toulousains jusqu’à l’heure de jeu et son laxisme en fin de partie à l’égard d’Irlandais, les mains très baladeuses, redevenus truqueurs sous la menace (arrachage illicite ou très à la limite d’Heaslip à la 74e, notamment). Mais on l’a vu plus haut, la vraie différence ne s’est pas faite là.

Lire aussi l’analyse du temps de jeu de cette demi-finale.

Northampton (ANG) – Perpignan : 23-7

Bien sûr, il y a cet élan interrompu sur le coup de pied par-dessus millimétré de Laharrague pour Marty par le coup de sifflet de M. Clancy sifflant un départ hors-jeu imaginaire du centre catalan. Cette action aurait-elle tout changé ? Les 17 fautes au total sifflées contre les Perpignanais (vs. 7) et les 84% seulement de plaquages réussis, malgré l’activité de Guiry (14), Guirado (12) et Hume (10), les errements de David Mélé, un peu dépassé il faut le dire derrière un pack dominé et, pour finir, la condition physique, le liant entre avants et trois-quarts de cette équipe de Northampton, surpuissante en mêlée mais finalement partout, ont montré, comme on pouvait le craindre avant la partie, qu’une classe séparait les deux protagonistes de ce match.

Dans cette demi-finale, comme dans la précédente, la constance dans une intensité physique supérieure à ce que rencontrent les joueurs français au quotidien a permis aux vainqueurs de s’imposer en maintenant, malgré la fatigue, le niveau de concentration, d’habileté technique, d’agressivité et de performance collective.

On notera quand même côté perpignanais la performance d’Adrien Planté, le seul qui rivalisa la partie entière (3 défenseurs battus, 1 franchissement, 46 m gagnés), ainsi que l’activité de Guirado, Guiry et Tchale-Watchou.

Statistiques de jeu fournies par :

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Commentaires ( 8 )

Merci pour cette analyse. J’etais étonné hier des réactions d’après match des 2 protagonistes français.

Ils mettaient tous en cause seulement leurs indisciplines. Mais il me semblait bien avoir vu des équipes françaises valeureuses mais dépassées physiquement sur la plupart des phases de jeu. Leurs défaites sont logiques. L’écart de niveau entre leurs adversaires et nos deux représentants du “meilleur championnat du monde” alias le Top14, est inquiétant a quelques mois de la CDM.

Ce retard peut il être comblé pendant la phase de preparation cet été?

Manu888 a laissé un commentaire le 02 mai 2011 à 12:49 - -

Le jeu Irlandais est toujours le même, fait d’efficacité (et de tricherie si nécessaire) dans les rucks, et d’avance tout en puissance, soit avec les avants au près, soit au large des que les avants ont suffisamment resserré la défense adverse. Rien de nouveau, j’ai revu la puissance du Leinster face a Clermont.

Mais comme vous, je m’interroge sur l’arbitrage de la zone plaqueur-plaqué, ou le plaqueur Irlandais relâche rarement le plaque avant de s’attaquer au ballon.

C’est un paramètre a prendre en compte, et il ne faut pas hésiter a mettre un regain d’agressivité au déblayage. Mais pour cela, il faut être dans le bon tempo au soutien du porteur de balle, un mal bien Français… Que l’on voit trop dans l’EDF.

Milouse a laissé un commentaire le 02 mai 2011 à 13:36 - -

on fait aussi des fautes par manque de lucidité parce qu’on est dépassé par le rythme. Quand on est “indiscipliné”, aujourd’hui, c’est qu’on est dans le rouge, pas qu’on est dans la culture années 70/80 du rugby français.

pianto a laissé un commentaire le 02 mai 2011 à 18:14 - -

Mais cette difference physique, elle est due a l’entrainement ou au conditionnement medical ? Parce que la vitesse a laquelle certain britanniques se transforment physiquement (Tindall ?) est impressionante…

albounet a laissé un commentaire le 04 mai 2011 à 02:47 - -

Je comprends tout à fait que vous vous posiez cette question, mais à mon sens il est légitime de se la poser à propos de tous les rugby, y compris le rugby français. Il est vrai que les Anglo-Saxons ont bcp moins d’hypocrisie à évoquer par exemple la supplémentation alimentaire et moins de scrupules à y recourir. Il y a qd même aussi une différence d’approche. Pendant le Tournoi, j’ai interviewé plusieurs internationaux d’un même club (malheureusement pas eu le tps encore de monter les images) et les ai tous interrogés sur les protéines et la muscu. Tous sauf un ont dit qu’il faisait de la muscu jusque ce qu’il fallait, qu’il n’aimait pas ça. C’est un comportement très français. C’est encore mal vu, mal perçu, mal aimé de travailler physiquement alors que c’est une composante majeure de ce sport à haut niveau.
Après, en ce qui concernerait une approche “plus médicale”, c’est un sujet à prendre avec des pincettes et des transformations rapides, on en a vu aussi chez des Français. On ne peut pas parler de cela sans preuves et des preuves, pour en avoir… On peut quand même se dire que le nombre de contrôles anti-dopage positifs est très, très faible dans le rugby pro.

Ludovic Ninet a laissé un commentaire le 04 mai 2011 à 08:39 - -

Ce que vous dites dans votre dernier commentaire me fait penser à un entretien avec W. Servat il y a quelques semaines, où il expliquait qu’il avait radicalement changé son travail après sa blessure, notamment le travail physique, et que c’est après ça qu’il est devenu le talonneur qu’il est aujourd’hui (le meilleur du monde d’après l’hémisphère sud).

Sur Toulouse-Leinster, il n’y a pas à dire, le meilleur a gagné. Mais la question de l’arbitrage est selon moi à régler bien avant la question du physique. L’arbitrage a été plutôt bon, de l’avis même de G. Novès, mais il y a des détails qui font tiquer. Lorsque l’on voit la différence d’arbitrage des rucks, des mêlées (après celle sur laquelle le stade est pénalisée, la mêlée suivante à introduction irlandaise se fait massacrer par la notre, recule, se relève, mais rien…), les mauvais gestes (pourquoi pas de jaune à O’Brien mettant une manchette à Nyanga ?), l’antijeu (pourquoi pas de second jaune à O’Driscoll pour son coup de pied ? D’autant que c’est lors de l’une des phases inefficaces dont vous parlez, entachée de deux fautes de la défense irlandaise non sanctionnées), l’ « oubli » d’utiliser la vidéo (sur le jaune), et même en ajoutant un peu de mauvaise foi, pourquoi pas de jaune sur les répétitions de fautes d’Albacete ? (Peut-être parce-que l’arbitre ne siffle pas autant les fautes adverses et ne veut pas pénaliser encore plus ses victimes). C’est terrible parce-que ça entache une victoire indubitablement méritée du Leinster et que ça dessert le rugby européen (comme l’impasse faite par d’autres clubs français tels l’ASM le fait par ailleurs).

Sur le plan physique, au-delà de la préparation, il y a l’usure qu’engendre la répétition de matches de haut niveau. La ligue celtique ne sert à rien, si ce n’est à s’échauffer pour l’Europe. Elle est courte (18 matches l’an dernier, 22 cette année, plus demi et finale) alors que le top 14 est interminable (26 matches, plus 2 à 3 matches de phases finales pour près de la moitié des équipes en lice. Cela milite en faveur d’une refonte du championnat, et à mon avis des compétitions européennes (trop de clubs, trop de matches). Une HCup resserrée ne pourrait pas être l’unique objectif de tous les membres de la Magnus league. Après je ne partage pas vos vues sur les modes de refonte, mais le diagnostic est le même.

Bôôh a laissé un commentaire le 04 mai 2011 à 10:24 - -

Une refonte sensée pose un vrai problème : celui de condenser des compétitions pour un meilleur spectacle et de meilleures performances comme vous le dites très justement. Or moins de matches = moins de recettes pour les clubs et je pense que les dirigeants de clubs n’y sont pas prêts. Malheureusement.

Ludovic Ninet a laissé un commentaire le 04 mai 2011 à 10:42 - -

Et ils le seront d’autant moins que la bulle financière grossit de plus en plus vite : contrats en millions d’euros annuels, nouveaux clubs très riches (nouveau dans le sens où le Toulon et le Racing d’aujourd’hui sont des renaissances, je sais bien que ces clubs ne sont pas nés d’hier), piges françaises devenue la référence obligatoire pour toute grande figure du rugby mondial (Carter, SBW, Burgess…). Bref, plus on attend et moins ce genre de refonte ne sera possible.

Bôôh a laissé un commentaire le 04 mai 2011 à 15:21 - -

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